Apprendre à bien s’ennuyer…au travail comme dans la vie

Décidément en ce moment Thierry Janssen m’inspire. Je viens de tomber sur un article qu’il a écrit dans Psychologie Magazine, où il fait « l’éloge de l’ennui ». Un vrai paradoxe dans notre société hyperactive, où c’est l’action qui est valorisée, où il faut faire pour exister. C’est un sujet qui me semble central tant il touche à notre quotidien, personnel autant que professionnel.

Combien de fois s’ennuie-t-on par jour, et pendant combien de temps ? Je n’ai pas trouvé d’étude… mais si possible le moins de temps possible, car dans nos sociétés occidentales l’ennui est considéré comme un mal, une pathologie même. La lutte contre l’ennui n’est pas nouvelle, Louis-Philippe de Ségur disait en 1823 « L’ennui est le mal contre lequel on cherche le plus de médecins et de remèdes », et Beaumarchais dans le Barbier de Séville disait que « l’ennui n’engraisse que les sots ». Pas étonnant que nous ayons été bercés dans cette philosophie. Pour oublier l’ennui, il existe d’abord des stratégies traditionnelles, telle que le bon vieux somme au milieu de la journée… Les outils modernes exacerbent aussi cette lutte permanente, qu’ils s’appellent la télévision, les jeux vidéo, internet, ou le téléphone portable, leur usage est compulsif – suffit d’observer les ennuyés du métro – ils nous deviennent indispensables pour « tromper » l’ennui, comme on trompe un ennemi : en fait cette promiscuité avec l’ennui semble nous faire peur, peut-être l’ennui nous rapproche-t-il du néant, de la mort. La société productiviste nous a éduqués à penser qu’un « bon être humain » est un être humain qui produit, et cette production doit être rentable selon ces mêmes canons occidentaux, elle doit être mesurable. On se dit qu’un être humain qui ne fait rien, c’est un être humain mort donc.

Thierry Janssen nous dit, lui, que les enfants sont trop occupés à faire et qu’ils n’ont plus le temps d’apprendre à être. Je dis que cela s’applique aussi aux adultes, a fortiori au travail. Des personnes qui ne sont jamais confrontées à l’oisiveté de l’ennui ne sont pas capables d’imaginer des activités et de faire preuve de créativité, comme dit Janssen elles sont dépendantes des stimulations extérieures.

Par ailleurs, nous sommes tellement occupés à faire au travail, que l’être n’existe plus. Au détriment bien sûr des relations sociales, qui sont pourtant tellement importantes pour notre bonheur. Un de mes amis me disait que dans son nouveau poste, auquel par ailleurs il n’a rien à reprocher en particulier, peu de temps était consacré à parler d’autre chose que du travail, en fait tout est orienté vers le faire ou vers le comment faire.

Pourtant, l’ennuyeux dans cette histoire c’est que l’ennui crée, beaucoup d’artistes ou de créatifs le diront. Et dans cette lutte contre l’ennui, l’esprit occupé ne crée plus, car il est occupé à faire. S’autoriser à s’ennuyer, c’est s’autoriser à créer, à imaginer, à découvrir le champ des possibles, et à se transcender. Certaines entreprises l’ont bien compris – et elles comptent parmi les plus innovantes et prospères – prenez Google qui accorde 20% de leur temps à ses salariés pour leur créativité personnelle.

A partir de cet instant, je vous propose d’accueillir cet ennui créateur et de lui donner ses lettres de noblesse. Pour vous qui vous ennuyez un peu au travail, remerciez-vous et profitez donc de ces moments précieux !

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Comments

  1. Reblogged this on Transparent Speaker.

  2. C’est vrai que lorsque l’on s’ennuie sur le lieu de travail (et en général aussi) on a tendance a culpabiliser, ce qui est une mauvaise chose, on ne prend plus le temps apprécier ces moments de détente.

    Très bon article !

  3. ya rien de pire que l’ennui au travail !!! pour se sentir minable, perdre toutes ses compétences, n’en acquérir aucune et avoir l’impression d’être inutile rien ne vaut l’ennui au travail !! rien ne vaut l’ennui au travail pour tomber en dépression !!!

    • Olivier Guérin says:

      Bonjour,
      Vous parlez certainement l’ennui dont on est « la proie », pas l’ennui que l’on initie délibérément, dans la perspective d’un processus créatif. Plutôt que l’ennui, titre que j’ai délibérément choisi pour intriguer, c’est le non-faire dont il s’agit ici.

  4. Johann Reinke says:

    Merci pour cet article (et celui de Thierry Jansen) qui étaye un peu plus la pensée de Heidegger qui, selon moi, constate avec lucidité notre incapacité à ne rien faire mais qui manque à nous donner des réponses à la question « Comment s’ennuyer ? ».

    Toutefois, je m’interroge sur l’exemple donné des artistes qui savent que « l’ennui crée ». En effet, ils créent, imaginent, se transcendent. Mais leurs créations ne sont-elles pas là le refuge idéal à ceux qui fuient l’ennui justement ? N’alimentent-ils pas ainsi cette soif de faire plutôt que d’être ?

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